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Publié par Centre Béthanie

La lettre de Béthanie N°100

Chers Amis,

En ce début de carême, le jeûne pose la décision du retournement à la racine de la liberté. Il réoriente tout l’être dans l’expérience d’une faim durable comme folie d’amour pour Dieu et non comme appel à une satisfaction biologique immédiate. Endurer la faim, sans manger, signifie d’abord que l’homme ne dépend pas de la nourriture, qu’il n’est plus victime du mensonge universel dont la société entière a fait sa vision, car elle ne survit plus que par la « consommation », et que, finalement la faim est un état spirituel. En lui on découvre ce que Satan veut nous cacher depuis toujours, à savoir que nous dépendons totalement de Dieu et de Dieu seul !

C’est le jeûne et la prière conjoints qui nous arrachent à la tentation démoniaque et nous incorporent à l’expérience du Christ pour nous entraîner dans un processus de libération avec Lui et en Lui. Ce jeûne en Christ est donc véritablement ontologique, il s’enracine à la fois dans l’intention créatrice des origines paradisiaques et dans l’acte rédempteur du Christ, dont le jeûne des quarante jours culmine dans la croix et la résurrection. Le jeûne priant est une participation intime à la Pâque du Christ.

Par le jeûne nous entrons dans l’expérience du dépouillement infini du Christ, son anéantissement, et là, nous prenons immédiatement conscience de la maladie dont nous avons le plus besoin d’être sauvé : notre complicité avec nous-mêmes. Nous sommes possédés par notre moi ; notre perpétuel tourment, notre vraie misère, où s’originent toutes les autres, se trouve là et nulle part ailleurs. C’est le mal radical qui corrompt en nous tout ce qui est possible sur le plan spirituel, la source de tous les désastres, de tous les malheurs, personnels et universels.

Le sentiment du « m’as-tu-vu » nous accompagne à tout moment, comme l’ombre en plein soleil, disent les Pères du Désert. Besoin maladif d’être reconnu qui, à l’absence de Dieu, substitue la présence d’un moi obsédé de lui-même, une « autolâtrie ». Il s’agit d’une disposition intérieure, une inauthenticité fondamentale, issue de notre rupture avec Dieu, qui consiste à traiter le moi en réalité absolue et centrale, à y rapporter toutes choses. L’homme, ne se recevant plus de Dieu, devient un « double luciférien » ; pour exister, il oblige le monde et les autres à tourner autour de lui…Dans cette volonté farouche à l’indépendance est l’origine de toutes nos passions.

Si, dans ce combat parfois violent, la prière n’a pas sa vraie place, où notre esprit illumine l’âme et la centre en Dieu, le jeûne est dangereux. La volonté propre s’exacerbe et l’enflure du moi devient une montagne d’orgueil. C’est le contraire de ce qui visait le jeûne ! Jeûne et prière sont une synergie de la grâce et de l’effort, où nous devenons un même être avec le Christ par une mort semblable à la sienne (Rom.6,5). Le Christ est notre premier de cordée dans cette descente aux abîmes. Seule la prière, c'est-à-dire notre union intime à Lui, nous permet de lâcher-prise dans la confiance et l’abandon, dans la certitude qu’Il va nous conduire vers la plénitude de la Vie par des Lois que Lui seul connaît.

La purification opérée par le jeûne et la prière est sans limites. Là, dans l’ultime faiblesse où peut nous conduire le jeûne, dans l’abîme de notre « néant », où notre lâcher-prise est absolu, s’ouvre à nous l’abîme de Dieu.

Une manière très ancienne et pratiquée couramment par les pères du Désert, c’est de ne prendre qu’un repas par jour. Ce procédé convient parfaitement aux grandes périodes de jeûnes proposées par l’Eglise comme les 40 jours de Carême avant Pâques. Enfin, ce que préconise universellement la tradition monastique, c’est la sobriété. Elle est, selon les moines, le véritable jeûne et permet sa permanence sans aucun problème. Manger peu, sobrement, en gardant une certaine faim qui sera le rappel constant de notre faim de Dieu. Rien n’oriente plus puissamment le désir. Chacun peut constater qu’il mange très peu lorsqu’il mâche longuement chaque bouchée, en communiant au Créateur qui s’offre à lui à travers les aliments. Le repas est alors une « Agape », un acte d’Amour, une célébration…

Le jeûne s’adresse aussi aux plaisirs. La jouissance sans Dieu est à la racine de tout mal. Ainsi peut-on par exemple supprimer les desserts et tout ce qui flatte l’ego. On peut jeûner des pensées, du jugement, de la parole facile, du cinéma et de la télévision, de certaines habitudes…Il n’y a pas de limite à nos dépendances et chacun doit discerner ce qui l’empêche de vivre pleinement ! Tout cela devrait se faire avec le conseil d’un Père spirituel, d’un confesseur, et même d’un médecin quand il s’agit de jeûnes prolongés au-delà de trois jours. Dans ce cas, il faut prendre des précautions à l’entrée et à la sortie du jeûne.

La tradition biblique inscrit le jeûne dans un trinôme, fixé déjà très tôt par le livre de Tobie (12, 8) : « Jeûne-Prière-Aumône ». En jeûnant, je gagne du temps et de l’argent : ils ne m’appartiennent pas ! Le temps, je l’offre à Dieu par la prière et l’argent je l’offre aux nécessiteux. Si le jeûne ne « s’alimente » pas aux sources de l’Amour, Dieu et le prochain, il s’appelle peut-être « grève de la faim » mais n’a rien à faire avec le mystère que nous avons essayé de contempler et ne porte aucun fruit. Jeûne –Prière – Miséricorde, dit saint Pierre Chrysologue, se donnent vie l’un à l’autre. Car l’âme de la prière est le jeûne, du jeûne la miséricorde est la vie…Si l’on n’a que l’une de ces choses, ou si on ne les pratique ensemble, on n’a rien. (Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne en 455, « Sermon 43 », Patrologie Latine)

Avec toute notre affection, à bientôt !

Père Alphonse et Rachel

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